Récit , expérience dans la musique (Stéphane Casalta )
Je remets ici un article de 2011 publié sur mon ancien site.
Propos recueillis par Marilena Verheus en decembre 2011
MV : Stéphane /Pourrais tu récolter tes débuts... quand tu as commencé avec A Filetta ?
SC : Mes débuts avec A Filetta remontent aux années 80 quelque chose comme ça je crois. J'ai entendu chanter une "paghjella" sur la place du village et j’ai couru pour écouter... !
C'était à Palmentu, il y avait Jean Claude Acquaviva, Marcel son frère et Tony Guidicelli je crois qui chantaient…. Je me suis approché et j'ai parlé avec eux. On a fait connaissance avec Jean Claude et ensuite je suis allé chez lui (il habitait chez ses tantes à Palmentu: à deux pas de chez moi ! ). Il jouait bien de la guitare déjà ! Il chantait des chansons de Poletti, de Canta… « L'ancura di a misericordia ».. etc.. Ce genre de chansons qui te donnent tout de suite la chair de poule, difficiles à jouer pour le débutant que j'étais!
Mais je me suis accroché et lorsque je suis revenu le voir quelques jours après il a vu que je savais faire des accords convenables !
Donc, voilà j'ai commencé avec lui, sur la place, on jouait "Ste mane qui", « terra brusgiata » etc..et les chansons qu'il avait déjà composer pour le groupe. J’ai tout de suite intégré le groupe , naturellement.
MV : Avant cette rencontre tu ne connaissais pas le groupe?
SC : Pas beaucoup car le groupe est né en 1978 et moi je n’avais pas beaucoup eu l’occasion d’aller les voir en concert.
Ensuite j'ai fait la connaissance de Michel Frassati, un peu plus tard et des autres, tout ça peu à peu.
MV : A quel âge as-tu commencé à jouer ? J’ai vu des photos où tu joues du violon – tu as appris après ?
SC : J’ai commencé à jouer vers l’age de 10 , 11 ans. J’ai appris mes premiers accords grâce à François et Dominique Vincenti (qui sont de mon village aussi ! ) C’est François qui m’a dit : « je vais t’écrire les accords principaux et tu les travailleras chaque jour » Et J’ai fait ça grâce à lui. Mais je voulais aussi jouer d’autres instruments : mon père m’a acheté un violon, j’ai appris à jouer par « mimétisme » en regardant les autres jouer, puis le banjo, le piano etc. Evidemment je suis loin d’être excellent avec tous ces instruments mais j’adore apprendre et apprendre encore.
MV : Te souviens-tu de tes premières expériences de scène ? As-tu des souvenirs de cela ?
SC : Oui évidemment ! On ne peut pas oublier ça ! Un beau jour je me suis donc retrouvé sur scène à Ile Rousse avec A Filetta , je me souviens.
C'était sous un chapiteau je crois. Une soirée militante. Les « Chjami aghjalesi » participaient aussi. ahhh !! Ce soir là j'ai vu Ceccè Pesce pour la première fois qui jouait du banjo. C'était quelque chose pour moi, j'étais un gosse, je découvrais !! Mais j'étais passionné et musicien aussi. J'avais une bonne oreille et je voulais tout connaitre ! Je crois que c'est ça aussi le déclencheur de tout : la soif de découvrir.
Donc, me voilà sur les routes dans le vieux camion FORD avec A Filetta, dans les villages, etc.
MV : Chez toi, qu’est-ce qu’on écoutait, comme musique ? Tu as appris le corse à la maison ou après, avec A Filetta ?
SC : A la maison on écoutait Antoine Ciosi , les frères vincenti et puis très vite il y a eu Canta u populu Corsu ! . Plus tard mon oncle qui était assez jeune m’a offert des disques de Stevie Wonder , Angelo Branduardi , Paul Simon . Et puis il y avait Brel et Nougaro aussi déjà que j’aimais.
Pour ce qui concerne le Corse je l’ai appris au village , dans les rues, et avec mes grands parents qui ne parlaient presque que Corse.
MV : As-tu une anecdote à raconter qui t’a marqué ? Lors de ces tournées ?
Oui voilà j’y viens, je voulais te raconter donc lorsque j'ai connu le pauvre Antoine Mariotti (et Philippe aussi son frère.) J'étais très proche d'Antoine , C’était un personnage !! Un sacré bonhomme avec une âme d'ange en même temps, la bonté faite homme ce type. Une sorte de militant soixante huitard mais ancré dans la réalité en même temps. Un type très astucieux, qui savait parler et qui raisonnait bien. Je me souviens de sa bagnole : une 2cv !!
Il nous fallait 1 journée avec lui pour aller à de Bastia à Aiacciu ! C’était toute une aventure!! Un jour on s'est même arrêtés éteindre un feu qui naissait sur le bord de la route ! On a fait ça a avec des branches de maquis ! A cette époque les feux étaient nombreux en Corse…
MV : Tu as donc été intégré à ce groupe. Est- ce que cela a été facile ?
SC : Oui. Peu à peu je me suis intégré au groupe, j'étais un enfant parmi des adultes! J'ai ensuite chanté sur scène et j'avais un trac phénoménal au début! Il n'y a qu'à regarder les documents vidéo. J'étais d'une timidité maladive, mais je surmontais avec la force du groupe.
Un jour on a chanté « Salle Gaveau » à Paris. Je me souviens: une soirée caritative, il y avait I Muvrini aussi je crois, ensuite on est allés faire la fête dans Paris: tu imagines...
MV : Et l’école ? Tu pouvais t’absenter ? Les soirées n’étaient pas encore très nombreuses?
SC : Mais je me débrouillais ! je trouvais le temps car la passion l’emportait sur tout le reste ! J’avais malgré tout de bons résultats scolaires. Mais je doit dire que cette expérience me faisait vivre une autre réalité que mes camarades de classe car je vivais beaucoup au milieu des adultes qui parlaient musique, politique même si ce n’était pas des militants mais pas au sens strict, plutôt des militants de la culture, un peu libertaires et un peu « hors normes ».
MV : Pourrais tu raconter ce qui faisait la caractéristique de ce groupe ? Quels étaient les échanges, les rapports entre vous ?
SC : A un certain moment on organisait des réunions du groupe au bar "Le Rubica" à Ile Rousse. On mettait les problèmes sur la table et la plupart du temps tout le monde gueulait. Il y avait des divergences, ça bataillait dur!! : la politique, les soirées militantes, que fallait-il faire et ne pas faire etc. Mais rarement sur le plan artistique, tout ça était plutôt sur le plan philosophique...
Pour ce qui est des concerts on y allait avec une petite sono, je me souviens qu'Antoine et les autres se prenaient la tête tout le temps pour le son etc. parce qu'à cette époque les sonos: ça marchait rarement bien ! Donc Antoine était à la console, et nous sur scène, mais nous ne faisions qu'un en réalité.
MV : À l’époque, AF était un groupe « indiatu ». Qu’est-ce qui te reste de cette approche ?
SC : Oui un groupe engagé certes mais dans un esprit d’humanisme. Et ç’était avant tout l’art qui primait. Le reste était un peu secondaire. Je crois que le fait de placer la musique avant toute chose c’est quelque chose de sain. Tout était concentré sur les choix artistiques, le groupe , les individus , leur épanouissement etc.. la politique etc.. C’était très secondaire ! Et puis déjà à l’époque les choix étaient clairs par rapport à la politique : on avait du mal à accepter la violence clandestine, les rapports de violence etc... Le groupe était déjà à l’époque dans une mouvance très pacifiste, très à l’écoute aussi des aspirations du peuple Corse dans sa diversité !
MV : et ensuite les choses ont évolué je crois ?
SC : Ensuite sont arrivés dans le groupe José Filippi, Paul Giansily, Jean Marc Pellegri et à ce moment là le groupe a pris un autre virage artistiquement.
De mon coté je me suis plus orienté vers d'autres styles de musique et de là ont commencé les divergences sur le plan artistique.
Un jour nous avons fait une réunion à Bastia et là je me souviens les choses ont pris une tournure tout a fait nouvelle. Moi je revendiquais des instruments plus « modernes » pour le groupe, je voulais "pluger" toutes les guitares, etc. je devais avoir 15 ans, quelque chose comme ça et je voyais les autres groupes autour faire de cette façon… donc forcément.
Donc je l'ai dit ce jour là. Les autres au contraire disaient que le groupe devait prendre une orientation plus "polyphonique». Tout l’inverse ! J'ai alors dit : « je quitte le groupe ». Lors du trajet retour vers la Balagne silence, malaise général, plus personne ne se parlait, on sentait un virage, un moment important du moins pour ce qui me concernait.
Mais rétrospectivement ils on bien fait, c'était ce qu'il fallait faire pour eux !! Mais moi j'ai vécu ce moment comme un moment délicat car à mon âge je m’exprimais assez maladroitement. C'était des amis aussi donc je ne voulais pas trop me braquer! Ce que je ressentais était trop confus en moi. J'avais de la peine à faire sortir les mots pour expliquer mon point de vue. Mais j'avais un point de vue! Je savais ou étaient mes préférences artistiques, ce sont des choses que tu ressens, et que tu ne sais pas trop décrire finalement.
Personne n’en a voulu à personne heureusement ! , j'ai gardé de bons rapports avec eux ; Ca c'est très important : et puis ç'est la vie ça ! On change on évolue, moi ensuite je suis parti faire mes études de dentaire à Marseille et de là j’ai quitté A Filetta. Mais je pensais déjà à constituer un groupe, à continuer. Evidemment ! Ça c’était déjà sûr !
MV : Quelles étaient tes préférences musicales, qu’est-ce que tu écoutais à l’époque ? Qui étaient tes exemples musicaux ?
SC : Et bien ç’était aussi bien de la chanson Corse que de la chanson française. On découvrait les groupes anglo saxons. Je ne connaissais pas bien le jazz à cette époque. Je m’imprégnais surtout des chanteurs de chez moi : Poletti , Guelfucci et tous les autres évidemment. Je connaissais leurs chansons par cœur, je les jouais, je les chantais !
MV : Mais « A’ u visu di tanti » était déjà d’orientation polyphonique. Tu as donc suivi le groupe d’abord dans cette direction. Au fait, la polyphonie est toujours présente dans ton œuvre actuelle, est-ce que tu l’as appris avec A Filetta ou ailleurs ?
Oui j’ai gardé l’esprit de la polyphonie si on peut dire. Je crois que le chant polyphonique Corse peut se « décliner ». Il ne faut pas en faire un dogme. Chacun a le droit d’en faire ce qu’il veut. Pour la part je l’ai intégré à ma musique de façon un peu « subliminale » si j’ose dire. La polyphonie, les voix sont là sans être là, je suggère plutôt qu’autre chose.
Je n’ai pas comme « mission » de « sauver » le chant traditionnel de Corse. Cela me dépasse comme conception ! Le chant de mon pays, de ma terre me « traverse », il doit passer par le filtre de mon expression. Les choses doivent s’imbriquer de façon simple et personnelle sinon ça ne vaut rien dire du tout !
Je ne suis pas un porte parole de mon pays ni une personne qui doit « transmettre « un héritage. Ces notions là je ne les ai pas en moi et ce n’est pas ça mon moteur. On ne peut pas dire ça ! ce sont des choses qui nous dépassent ! Je voudrais juste apporter à la musique et au chant de chez moi quelque chose de plus, quelque chose de personnel et dès ce moment là je considérerais que j’ai fait quelque chose d’intéressant.
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